La sélection jeux ipad du samedi, n°34

Jeux de mains, Jeux bienbienbien

Par Henry Michel

Les jeux vidéos de ces soixante dernières années reposaient sur un postulat extrêmement prétentieux, peut être encore plus prétentieux que d’écrire un article sur des jeux iPad.

Ce postulat communément admis : l’absence de corrélation réaliste entre le geste effectué par le joueur, et la résultante de ce geste dans l’action du personnage. Prenons comme exemple Super Mario Bros : par le biais d’un contrat tacite entre le joueur et les développeurs, tout le monde était d’accord pour admettre qu’une pression du pouce sur la manette NES allait faire bouger Mario. C’est à dire faire mouvoir un plombier d’environs 90 kilos, ses jambes, ses bras, ses entrailles, tout son être. Qu’une pression de la même intensité, ailleurs sur la manette, le faisait sauter. Entièrement, sa cage thoracique, ses cheveux, sa casquette, tout Mario.

Ne gâchez pas le cheminement de ce raisonnement en vous interrogeant déjà sur le poids de Mario. (Internet recèle une seule indication sur le sujet :  le film “Super Mario Bros” , sorti en 1993. Mario y était interprété par Bob Hoskins, et à vue d’oeil, M. Hoskins pesait environs 90-100 kilos au moment du tournage. A plus ou moins 20 kilos près.) Cela ne change rien au raisonnement. Penser qu’une pression du pouce peut faire déplacer quelqu’un de la carrure de Bob Hoskins, même à 80 kilos, est un postulat extrêmement prétentieux.

Bien sûr, cette disproportion entre l’effort du joueur et celui du personnage lui faisant face, entre sa staticité affalée et les triples saltos du héros, entre une chambre de pavillon de Blies-Guerswiller et les vertes plaines d’Azeroth, est la raison même pour laquelle les jeux videos nous fascinent et nous évadent.

Cependant, l’arrivée en 2003 de l’EyeToy, en 2006 de la Wii, puis le développement des tablettes tactiles, et la sortie prochaine de la Xbox Kinect, ont marqué l’apparition de jeux vidéos où le geste effectué par le joueur reflète exactement celui du personnage . Ce sont les héritiers du manche à balai de “Flight Simulator”, du pistolet de “Duck Hunt”, et de beaucoup de jeux d’arcades basés sur cette immersion par le geste (manette-mitraillette, punching-balls, paniers de baskets, skis). On pourrait appeler cela le WYMIWYM : What you Move is What you Move.
Finie, l’hypocrisie consistant à diriger un plombier italien du pouce. Dans le WYMIWYM, la prochaine fois que l’on voudra faire sauter 1m à un monsieur, il faudra le faire aussi soi-même. Et on éteindra sûrement la console avant d’essayer.

A une échelle plus raisonnable, l’iPhone mais surtout l’iPad, de par son écran tactile, et recouvrant parfaitement la taille d’une main d’adulte, révèlent une nouvelle génération de jeux WYMIWYM, tour à tour séduisants, novateurs et inutiles. Pour certains de ces jeux, on assiste à une double dynamique contradictoire :  avancée d’un point de vue technologique, mais régression d’un point de vue ludique, retour à des jeux d’adresse simplissimes, défis de pichenettes, de dextérité, dont certains existent depuis l’antiquité.

iQuarters. Le caps des college dorms. Pichenez l’quarter dans le glass.

Nous avons conscience que tout le monde ne possède pas d’Ipad, voire que presque personne n’en possède, mais Internet et le show business, c’est avant tout vendre du rêve.
A ce titre, Zen Bound 2, édité par Secret Exit, est peut être le plus beau jeu du monde. Univers sonore zénifiant, mais sans tomber dans la compil deep forest. Plutôt restau japonais hors de prix. Interface de jeu utilisant la métaphore de l’arbre, chaque branche supérieure préfigurant un nouveau level, symbolisé par une étiquette se balançant paisiblement au vent.

Le jeu ? Unique en son genre. Dans Zen Bound, vous devez nouer. Ou plutôt, ligoter un objet de sorte à ce que plus un seul centimètre carré de sa surface soit exempt de la pression de votre corde. Du bondage sur nature morte. Le graphisme est beau, les texture remarquables, et toute la manipulation de l’objet se fait de vos doigts, de vos deux mains, avec un réalisme spatial saisissant. Ironie : dans un des niveaux, l’objet que vous devez ligoter est un bon vieux joystick des familles. Coïncidence ? Je ne pense pas.

Gagnerez-vous en dextérité après avoir remporté tous les niveaux de Zen Bound ? La réponse est oui. Aurez-vous fait des progrès en zénitude ? Oui aussi. Saurez-vous faire des vases pour autant ? La réponse est non.

Pour cela, il faut se diriger vers le sobrement nommé “Pottery”. Une autre app WYMIWYM pour l’Ipad, prouvant que l’on peut faire d’un pitch facilement ridicule et bébête un jeu classe, amusant et addictif. Oui, entre deux rendez-vous, l’homme moderne sort son ipad, et tourne en sifflotant une amphore étrusque. Et il assume.

Dans Pottery, de la pulpe de vos doigts vous donnerez forme à l’objet que vous désirez, élargissant, rétrécissant, lissant sa surface. A ce stade de mon apprentissage, les mouvements à réaliser pour parvenir à obtenir une forme correcte restent encore assez mystiques. Mais sur un accident, vous n’êtes pas à l’abri de faire une belle pièce (pic not related).

Pottery vous fait vivre la vie du potier, sans les inconvénients sociaux. Après avoir réalisé la pièce, vous devez la cuire, puis la peindre et la décorer. Une fois la pièce terminée, vous pouvez la vendre aux enchères. Avec l’argent remporté aux enchères, vous pouvez acheter de nouvelles couleurs, et de nouveaux motifs, pour faire de plus beaux vases, plus chers, qui vous remporteront plus d’argent aux enchères, etc. Une métaphore de la vie.

“Vase Obama” par Louise, 4 ans. Adjugé 340€.

Un autre mode vous amène à réaliser des vases sur commande, à partir de photos envoyées par vos clients. Si les amphores du début satisferont vos premières bourgeoises de clientes, les commandes se feront de plus en plus pointues, et sans faire attention, vous croulerez sous le boulot, à faire des poteries toute la journée, deviendrez agressif avec vos proches, vous isolant du monde.

On voit bien là l’utilité sous-jacente du WYMIWYM : cette notion d’apprentissage. Dans les années 80 à 2000, la jeunesse s’adonnait à des jeux sans prise directe avec la réalité, bougeant mollement un stick pour voler une voiture, où faisant évoluer dans l’espace des personnages invraisemblables comme des Orcs, ou Nicolas Anelka marquant des buts.

Grâce aux WYMIWYM, la donne n’est plus la même. Dès aujourd’hui, les nouveaux gamers tactiles arriveront dans le monde du travail avec de solides références de potiers, de joueur de caps, et de ligotages de patrons.  Et grâce aux activités physiques quotidiennes que leurs aventures vidéoludiques leur mèneront à réaliser, ils seront souples et affutés – pas comme ce gros lard de Mario.

Pas de mots cles pour ce post.

  • Par Lâm le : 21.08.2010 repondre au commentaire

    Cher Henry,

    Ta critique du postulat de base du jeu ne tient pas vraiment debout à mon sens. Il faut différencier interaction et mimique. Car dans ce cas, la télé est un mensonge, conduire une voiture est un mensonge, déplier un volet roulant est un mensonge.

    Le jeu vidéo ne fait incarner un personnage (lorsque c’est le cas) de manière symbolique, mais nous rappelle que nous le controlons dans la pratique. Demander une équité de gestes entre les deux côtés de l’écrans, c’est appliquer le principe que le monde réel et le monde virtuel sont égaux, ce qui est faux dans la pratique. Le jeu vidéo c’est l’art de mentir, mais dans un sens différent, nous en parlerons un jour autour d’une femme bondagé avec des lianes de bois.

    Par Henry Michel le : 21.08.2010

    Je parlais moins de mensonge (j’ai pas dit mensonge d’ailleurs) que de la toute puissance allégorique du joueur-Dieu face au personnage.
    Et puis je confirme, affirmer que l’on va déplier un volet roulant en conduisant est un postulat très prétentieux.

    Par Kenshin le : 22.08.2010

    The cake is a lie

  • Par jeannnnn le : 21.08.2010 repondre au commentaire

    J’ai pas lu l’article(peut être plus tard), je voulais juste signaler qu’on peut plus soumettre de lien, y’a une erreur php avec le captcha

    Par Henry Michel le : 21.08.2010

    On a pas lu ton commentaire (peut-être plus tard).

  • Par Nimwendil le : 21.08.2010 repondre au commentaire

    Dommage qu’on ne voie pas des mains virtuelles sur le jeu de poterie, ça aurait aussi pu faire simulateur de Patrick Swayze…

  • [...] This post was mentioned on Twitter by bienbienbien, Clempiment ✔. Clempiment ✔ said: Jeux de mains, Jeux bienbienbien http://j.mp/9gYThU [...]

  • Par Louis le : 22.08.2010 repondre au commentaire

    J’ai une petite remarque à faire quant à une phrase qui me titille : ” [i]Pour certains de ces jeux, on assiste à une double dynamique contradictoire : avancée d’un point de vue technologique, mais régression d’un point de vue ludique, retour à des jeux d’adresse simplissimes, défis de pichenettes, de dextérité, dont certains existent depuis l’antiquité.[/i]

    Avant de poursuivre, il faudrait réussir à définir le jeu, et par extension le ludisme, ce qui n’est pas gagné. D’après Wikipedia, ludo (jeu en latin) vient de Lydie, où Cyrus II a ramolli la résistance en développant les maisons de jeu. Quant à jeu, il vient lui du latin jocus (blague, badinerie).

    Bref, un jeu ça te détend le slip, ça te fait rire, ça te fait penser à autre chose, c’est bien plus important que de se faire génocider la race. Or, si on considère un peu l’état du jeu vidéo, je n’ai pas l’impression que la rigolade soit souvent au rendez-vous : je n’ai pas souvenir d’un franc éclat de rire en passant mon 40e tour de conflit armé contre l’empire russe à Civilisation, au bout de 12h de course d’endurance à Gran Turismo, à l’intersaison de Championship Manager, en levellant un palouf à WOW. Au contraire, j’ai bien plus rigolé en jouant aux quilles, au ni oui ni non, à Mario Kart, à PES, au poker, etc.

    Parce que ce qui définit à mon avis le ludisme, c’est l’inconséquence de la défaite, une défaite qui n’a pas coûté des heures, des jours, des mois de réflexion, de mise en place, de stratégie, etc.

    Or, les jeux les plus simples, marché trop longtemps négligé par les industriels, sont bien les plus ludiques, contrairement à ce que tu avances.

    Ce qui ne devrait pas m’empêcher de perdre des milliers d’heures à envahir l’empire Perse à la sortie de Civilization 5 au lieu de perpétrer la lutte finale. Où l’on retrouve le sens original du ludisme.

    Par Henry Michel le : 22.08.2010

    J’aurais du alors dire “retour en arrière” ou “bond dans le passé’ plutôt que régression, Pluto.

  • Par arthur delacroix le : 23.08.2010 repondre au commentaire

    Personnellement, je n’aime pas cette nouvelle génération de jeux. Que d’ailleur je ne considére pas vraiment comme des jeux.
    La plupart (en tout cas tous ceux que j’ai pu tester) me font penser aux mini-jeux flash que l’on trouve sur internet (et dont BBB nous nourrit tout les jeudi ^^).

    Avez-vous déjà passé plus de 30 min à jouer à wii tennis, debout agitant la manette ?
    S’il faut faire du sport, ou de la poterie, je préfère sortir. S’il faut dézinguer toute une armée allemande en plein 2° guerre mondiale, ou bien sauver tout un peuple en devenant maitre de guerre et de stratégie, j’ai bien envie de me caler dans le canapé et profiter tranquillement de ma soirée !

    (je vais pas aller m’inscrire aux cours d’escrimes sous prétexte que je veux jouer au moyen age quand même …)

    Par arthur delacroix le : 23.08.2010

    … (suite)

    en bref j’attends la sortie des mini-jeux tactile version 2.0 :)

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  • Par Zattom le : 04.09.2010 repondre au commentaire

    Je lis votre blog depuis votre billet de Ping, et je rigole tellement c’est purement réaliste. Vraiment, continuez ainsi!

    Mais je me demandais, si vous vivez vraiment votre critique, vous ne devez sans doute pas beaucoup vous amuser dans ce petit monde “High-Tech”.
    Coupons un arbre, ça doit sûrement être plus sympa. (:
    (S’en va sur un ton ironique, bien sûr…)

    Par Pierre le : 04.10.2010

    “Je lis votre blog depuis votre billet de Ping”

    C’est aussi “retour vers le futur” BBB ?

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