La crise du lien
Par Henry Michel
Ikezukuri
L’Ikezukuri (ou Ikizukuri, 活造り) est une forme de préparation du sashimi, rare et appréciée au Japon, consistant à vider, ouvrir et servir le poisson encore vivant au client. L’animal, chair à l’air, suffoque et palpite tandis que le gourmet s’en délecte, s’assurant avec satisfaction de la fraîcheur extrême du met préparé. Une simple recherche sur Youtube vous fera découvrir ces atroces dégustations, que nous nous sommes privés de publier ici, entretenant avec les animaux des rapports très amicaux et réciproques depuis fort longtemps.
Si les nippons ont une obsession du poisson plus-que-frais qui les mène à le manger encore vivant, cette exigence n’est rien face à celle d’une certaine communauté d’Internet vis à vis du lien. Le lien, qu’il soit LOL ou WTF, ou OMG ou NSFW, l’adresse de site web qui est cool, drôle, pertinente et remarquable d’échanger.
Car si le lien est devenu la maille de base du tissu communautaire web 2.0, il reste un produit frais, et très exigeant vis à vis du circuit de consommation. Une denrée hautement et très rapidement périssable – l’Ikezukuri d’un poisson qui rendrait l’âme dès la première bouchée. Avec la multiplication des agrégateurs, digg-likes, réseaux sociaux et plateformes de microblogging, le marché du lien est hautement tendu, la concurrence rude, les bonnes adresses connues. Vous, lecteur, vous vous en foutez peut-être, mais il y a des gens, on en fait partie, pour qui c’est un peu plus stressant, tsé.
On ne donnera pas de nom, à cette communauté de journalistes, bloggueurs, veilleurs, consultants chefs de projet en marketing/communication, geeks, ou simples pro-amateurs du lol, pour qui l’échange du lien le plus drôle et le plus frais possible est source de joie quotidienne. Souvent prescripteurs, parfois généreux, ils sont à l’affut de la page qui, parmi les 300 millions de sites web dans le monde, fera le bonheur ou la lecture de leur réseau de lecture.
Chez BBB, on en fait partie, vous faisant partager nos découvertes via la boîte à liens quand ça nous démange, ou au détour d’un post quand en plus de la transmission, une petite mise en perspective nous parait intéressante. On est concurrents des autres blogs « découverte », mais on est aussi concurrents entre membres de BBB sur le marché du lien frais.
Chacun d’entre nous a ses propres adresses, ses petits rades (blogs, aggrégateurs, forums) qui ne payent pas de mine mais renferment souvent de l’info super fraîche. On a également nos indics, interrogés à la va-vite à travers la portière, dans les ruelles les plus sombres du web.
Car le bon lien commence toujours dans une ruelle, et quand il est bon, il finit en boulevard, ou pire, en aquaboulevard.
La chaine du froid
Si Discovery Channel se lançait dans un documentaire animalier sur le lien, il démarrerait sûrement sur l’image d’un jeune branleur créatif achevant de poster sa vidéo sur Youtube à 3 heures du matin, vidant le fond tiède d’une canette de Heineken. Une voix off vous annoncerait que le cercle de la vie a opéré, et que vient de naitre un lien dont le parcours allait connaitre de nombreuses péripéties.
Nous nous sommes essayés à cartographier ce parcours tel qu’il semble nous apparaitre en Mars 2010. (Pour crédibiliser ce diagramme, donnons lui un nom anglais qui pète, de type : diagramme de Hantz-Patterson).

(vieux lien vers le pdf)
Bien sûr, comme tout diagramme, il schématise. Par exemple, lorsque l’on parle de la presse en ligne, on est sévère. De nombreux prescripteurs sont des journalistes sévissant sur le web, connus et appréciés pour leur talents de défricheurs – ne citons pas des membres de BBB, mais rendons hommage, par exemple, au travail quotidien d’Alexandre Hervaud (Ecrans), ou Diane Lisarelli (Les Inrocks), contre lesquels est souvent brandi un poing vengeur pour avoir déniché de beaux Ikezukuri.
Ce diagramme résume bien la chaine du froid que subit le lien frais : d’étape en étape, la fraîcheur se fait moins ressentir, jusqu’à atteindre très rapidement (on parle quelquefois d’une dizaine d’heures) le statut terrifiant de vieux lien. Le #oldlink définitif et castrateur, qu’il n’est jamais bon de recevoir en pleine face, dans les commentaires d’un post, ou sur twitter, ou le tag est né.
Passé le statut d’oldlink, dans les sphères bien pensantes de cette communauté élitiste et fière de l’être, le lien finit sa carrière à la Phil Spector. Dans la décadence, le rafistolage, les postiches WTF, les motels de seconde zone, et la mort sociale - qui n’est pour le lien pas la prison, mais une diffusion sur une chaine à grande écoute.
Dans le cas d’une vidéo Youtube, c’est souvent sur TF1, chez Arthur ou Dechavanne, dans une fausse fenêtre « web » simulant souvent une timeline Quicktime qui n’existe plus depuis 2003, et qui n’avance JAMAIS JUSQU’AU BOUT.
Le lien, à ce stade, c’est le terrifiant 松花蛋, l’oeuf centenaire chinois, tout noir et pourri, à l’extrême opposé du poisson palpitant japonais.
Oldlink et terreurs inconscientes
De simple warning, l’ombre du vieux lien est donc devenue une dictature. La simultanéité des sources, que nous illustrons dans ce diagramme, rend le secteur trop concurrentiel. Nos précieux informateurs des débuts sont devenus de grosses prostituées sur lesquelles la moitié de la ville est passée avant vous. Le système est arrivé à saturation.
Et parfois, on est à deux doigts d’abandonner. On veut lever le drapeau blanc, et proposer que nous nous réunissions tous autour d’une table, aux Nations-Unies, pour décréter ensemble que le old link n’est pas grave en soi, OK, faisons une pause, Fuck it, on ne juge plus personne là-dessus, basons-nous par exemple sur la manière dont on le présente, le texte autour, le style.
Mais cette trêve est illusoire, car dans cette discipline, nous sommes bourreaux et victimes, juges et patineurs. On hurle à la clémence lorsque l’on se fait démasquer en déterrage de lien, mais on est aussi les premiers à saisir la hache et participer à la curée quand un malheureux poste une vidéo le lendemain de sa courte apogée.
Car être accusé d’avoir posté un lien « déjà cliqué », c’est se faire renvoyer à des terreurs inconscientes. C’est non seulement être exclu du cercle des jiques, mais c’est surtout réduire à néant les heures perdues devant un écran d’ordinateur au lieu d’aller marcher au grand air. C’est revenir au cercle des amis-concons de Facebook, qui ne savent même pas qu’ils postent des liens ultravieux et sont heureux tout de même de leur découverte, car ils vivent dans un autre monde.
Ce monde de l’enfance où l’on ne se lasse pas de revoir pour la 400e fois d’affilée le jeune Simba manger des chenilles vivantes en grimaçant. Pratique d’ailleurs dégueulasse, transmise par ces racailles de Timon et Pumba, et que l’on pourrait qualifier d’Ikezukuri africain.



















» C’est revenir au cercle des amis-concons de Facebook, qui ne savent même pas qu’ils postent des liens ultravieux et sont heureux tout de même de leur découverte, car ils vivent dans un autre monde. »
Avouons le c’est élitiste … mais qu’est ce que c’est vrai
connecté au web depuis 1996, j’avouerai pour ma part que je pousse l’élitimze jusqu’à supprimer systématiquement les fichiers powerpoint qui me sont envoyés depuis près de cinq ans. point de lien, en effet, mais ce mode esthétiquement abominable de transmission du lol/mdr perdure.
sinon, concernant l’article, je dirai simplement merci.
le contenu est clair, concis, édifiant et tellement marrant !
quant à la référence à l’ikezukuri, cela m’inspire le respect et m’invite à rester un fidèle lecteur.
Social comments and analytics for this post…
This post was mentioned on Twitter by JustinDFreeman: RT @bienbienbien: Billet : La crise du lien http://tinyurl.com/ybn23eh...
Il manque un Z à Buzzfeed sur le schéma.
Corrigé, merci.
Et une parenthèse à Trouveur, derrière twitter.
Manque une parenthèse dans la case « Trouveur ». Très bon article sinon H&M, comme d’hab quoi.
C’est la première fois de ma vie que je rigole devant un diagramme, avant ça m’aurait plutôt arraché des larmes puisque ça impliquait un cours d’éco ou de maths.
Je trouve ça fascinant, cette propagation des choses sur internet et la propension pour une information, à devenir vieille de plus en plus rapidement. Au risque de passer pour une vieille rabat-joie, ça fait un peu peur, aussi. C’est sûrement vieux comme le monde (ou plutôt comme le journalisme [ou plutôt comme le commérage]) d’être le premier sur une info et de la servir la plus fraîche possible.
Malgré tout, ça m’fait flipper et l’activité de blogger d’actualité doit vraiment être source d’angoisse et de stress, après tout, on consomme à tous les stades de notre quotidien et les liens sur internet n’échappent pas à la règle, et peut-être qu’un jour, Daft Hands ou la prmeière interview de Loana après sa sortie du loft seront aussi stylées que des Nike vintage ou un véritable tamochi.
« C’est la première fois de ma vie que je rigole devant un diagramme »
Toi, tu n’as jamais lu un diagramme d’xkcd… Non, je ne fournirai pas de lien, c’est old.
Sinon, je suis le seul à tiquer sur « cercle des jiques » ? U mean guiques ?
J’ai bien ri, excellents article et diagramme.
Oui, jique c’est un terme inventé par le Figaro pour dire tu-sais-quoi http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2009/03/10/01006-20090310ARTFIG00109-le-google-phone-debarque-en-france-.php
Je fais moi aussi partie des puristes qui prononcent « guique » à l’allemande et conspuent les dévoyés qui disent « djique », odieux néologisme anglicisant. Mais j’ai bien conscience que le seul fait de se poser la question nous rapproche dangereusement de la frontière entre la geekitude et la nerdoyance.
OMG merci PankkypH !
Je désespérais de retrouver les origines de la ‘jiquerie’ !
On pourrait rajouter un lien de feedback entre ta sœur/ta mère/ta grand-mère et toi, découvreur de lien : quand elle t’en parle dans un mail ou pire, dans un diner.
Et plus tu es tôt dans la chaîne de fraîcheur du lien, plus tu dois te forcer à faire un petit sourire niaiseux et dire un petit « oui, je l’ai déjà vu » – et passer pour un pisse-froid monsieur-je-sais-tout.
Seule solution qui sauve la situation, en général : se fendre d’un « ah bon? » et te faire reraconter un truc qui date d’il y a une heure, un jour, un siècle. En serrant les dents.
Tellement vécu.
Je dis chapeau.
Un bien bel article en effet, que je me chargerai de retweeter comme un ouf geudin dans quelques semaines.
Mais osons la question qui fâche :
Quid du lien mort-vivant a.k.a. « zomblink » ?
Le zomblink est un lien passé de frais à pas frais, puis à tout pourri, avant de revenir d’entre les morts par la grâce d’une … traduction (source non mentionnée, hein, sinon c’est pas drôle), puis repost.
Drame : le zomblink, puant, en état de décomposition avancée, se propage parmi les vivants, semant la destruction sur son passage : les malchanceux croyant au lien frais le diffusent. Twitter est touché, mais c’est sur Facebook et Morandini.com que le zomblink trouve ses proies…. L’épidémie guette.
Enfer et backzomblinks : les zomblinks avariés se reproduisent, avant de mourir une seconde fois, abattus par un tweet salvateur dénonçant leur putréfaction (un post rageur peut faire son effet).
Les zomblinks existent. J’en ai vu (plein).
Il faut leur tirer dans la tête pour qu’il disparaissent…jusqu’au prochain.
Les artisans de l’Ikezukuri existent encore. Qu’ils en soient remerciés.
Ce billet en est la preuve.
Et n’oubliez pas : dans la tête, sinon, ils bougent encore, les zomblinks…
[...] Tweets about this great post on TwittLink.com [...]
Je dis juste que ce type d’humour est quand même avant tout réservé à une élite qui maitrise l’art du calembour linux.
/* Welcome to Sun Microsystems, can I take your order please? */
if (!hp->happy_flags & HFLAG_FENABLE)
return happy_meal_bb_write(hp, tregs, reg, value);
Quelqu’un qui termine un paragraphe par « tse » ne peut qu’avoir tout mon respect. Super article itou.
Sympa le schéma, et assez représentatif je trouve.
Après il y a le cas « oubli ». Un lien peut se retrouver propulsé à nouveau sur la scène, après 1 ou 2 ans, parce que tout le monde a oublié entre temps et que l’effet fraicheur rejoue pleinement son rôle.
Le Web n’oublie jamais. Les gens oui
Dans la pensée Hantz- Pattersonienne, la datation du lien commence au trouveur, et pas à la création du lien. Exemple : le buzz autour de Trololol, la vid existait depuis longtemps, mais le lien en tant que tel est assez récent.
Superbe article!
bon je vais le mettre en lien sur mon FB pour mes pauvres amis-cocons…
« concons », bien entendu
Je suis un adepte du conconing.
Mmmhh…
Je crains que ne ce soit une plaisanterie pour vieille personne…
Je voulais filer le lien de ton article à ma grand mère pour le vieillir prématurément, mais elle a rien compris du tout. Le lien a donc une vie propre et d’ici que ma grand mère bite quelque chose à cet article il se passera bien 200 ou 300 bonnes années … une logique implacable bravo !
Et peut-on imaginer une seconde vie ? Comme —je ne sais pas, moi— les tee-shirts avec des loups et la lune ?
Article très juste. Pour complexifier l’analyse, on pourrait trouver l’interconnexion entre ce graphique et un graphique équivalent sur les mèmes, qui vont mobiliser un peu les mêmes mécanismes (créateur, trouveur, twitter, fb, etc.).
Par exemple, peut-on considérer que la vidéo de Christoph Waltz sur le trolololo suit ce même parcours ? (certes elle n’est pas produite par un ado à 3h du mat mais c’est le seul exemple récent qui me venait).
On dit pas jique, on dit guique.
Oops mauvais emplacement…
[...] Source : BienBienBien [...]
D’ailleurs il faut que vous voyiez cette vidéo désopilante !http://www.youtube.com/watch?v=lzdLkexl7_Y
Votre texteAAA test
Bibenbienbien rend bien sous Lynx, désolé du dérangement.
Ca me rappelle que j’ai reçu cette semaine un truc pré-lien : un mail « lol » avec en liste de diffusion tous les gentils collègues de l’entreprise. Du paléolol en quelque sorte…
Les liens c’était le top avec kopikol.net.
ça me rappelle un truc que j’ai entendu à la radio il y a un bon moment (ce qui tendrait à démontrer que cet article est un peu old quand même), où le type expliquait qu’il ne fallait JAMAIS poster une vidéo vue plus d’un million de fois, c’était le signe le plus flagrant de son oldery.
ce lien est vieux.
C’est vrai que c’est beaucoup plus stimulant -et stressant par la même occasion- de vivre dans le culte de l’urgence. Les TIC font circuler l’information toujours plus vite, tendant à la simultanéité. Mais si votre activité de journaliste vous contraint, par cette logique là même des médias de masse, à savoir l’audimat, à se tenir constament au courant des dernières infos, il ne faudrait pas prendre votre situation pour légitime. Tout le monde ne souffre pas des contraintes urgentistes de l’info, et heureusement. On ne vit pas tous accroché à son smartphone à guetter le dernier tweet. Ce caractère élitiste qui parait de l’article ne fera qu’envier le petit monde « in » des microblogueurs. Quelle distinction, quel prestige tire-t-on du post du lien qui va faire LE buzz, 2 heures avant tout le monde ! Mais dommage, la gloire n’est qu’éphémère, et il faudra recommencer le jour suivant, puis celui d’après… Il n’y a pas de old-links. Ils n’existent que dans l’imaginaire collectif de la Cour du palais de Twitter, une société où l’on consomme par prestige du lien et du buzz jusqu’à un rythme effrené.
Bienvenue dans le règne du flux tendu. Ce n’est pas la forme du lien qui importe, mais bien son fond. Ce qui est marrant, c’est que ces pratiques semblent devenir un modèle et s’imposer en norme sociale. Poster le dernier clip du dernier groupe à la mode 2 jours après sa sortie sur la toile ? Ridicule ! Malheureusement cet ethos de l’immédiaté, cette forme de presentisme, a de nombreux effets pervers. Cela fait parti d’un plus grand tout qui contribue à faire de notre société de l’hyperinformation une société malade du temps. L’urgence y règne, et les antidépresseurs également. Courrez donc à l’info frivole, hommes-pressés, le monde vous regarde vous débattre.
Trop long. En 140 characteres ?
Ce diagramme sous estime largement l’impact d’irc, dans le genre machine à faire tourner des liens obscures qui finissent toujours sur reddit ou digg.. Vive les urls grabber |o/
Il manque dans le diagramme les relations de travail et qui passent la plupart du temps des blagues dans le même type mais réarrangées dans un powerpoint sous office 97 avec des animations en étoile.
Ne pas sousestimer ce canal de diffusion…
Je valide ! (chef de projet en marketing/communication inside)
[...] il y a quelques jours, ils ont fait un article intitulé : la crise du lien. Vu que j’use et abuse de ces grenades à buzz à longueur de post, je me disais que ça [...]
Cela doit marcher aussi avec l’iGod.
[...] BienBienBien : La crise du lien [...]
J’ai envie de commenter en dix lignes mais jsuis fatigué, alors : »lol excellent »
[...] Source [...]
[...] Lire l’article [...]
Merci les gars, c’est pile ce qu’il me fallait pour compléter mon mémoire sur le marketing viral
Si tu mets le diagramme de Hantz-Patterson dans ton mémoire, je te supplie de m’envoyer un pdf.
[...] expliquant le cheminement d’un lien sur le net. L’article qui l’accompagne sur BienBienBien.net est tout aussi bien écrit. Allez y [...]