Tous aux abris

Vivra bien qui vivra le dernier

Par Henry Michel

Jack Spirko est un américain qui fait plus confiance au drapeau des USA qu’à son gouvernement.

Invité dans l’émission de la Fox “Freedom Watch”, présentée par le truculent juge Napolitano (une sorte de George Frêche meets Eric de Montgolfier), il a troqué exceptionnellement ses t-shirts kakis et sa casquette de camionneur pour une chemise à col ouvert. Jack Spirko est ici pour parler d’un mouvement dont il est devenu, au fil d’années de militantisme sur le net, un des représentants spontanés : le néo-survivalisme.

Spirko détaille le but de tout survivaliste : se donner les moyens de subsister en cas de catastrophe, “de la perte de job, jusqu’au scénario hollywoodien”. Abris, bricolage, rationnement, armement, gestion. Au fur et à mesure de sa démonstration, Spirko égrène quelques aphorismes inquiets :  “Le danger ne nous a pas quitté”. “Aux USA, le sentiment de sécurité est vain”. “Si je suis armé, donc indépendant, je gène le gouvernement”.

Si le discours de la Fox insiste largement depuis l’élection de Barack Obama sur l’insécurité grandissante des USA, jamais de tels propos n’auraient pu être diffusés de la sorte il y a dix ans de cela.
Mais en l’espace de dix ans, il y eut le 11 Septembre, la crise des subprimes, Madoff, Kim Jong Il, Ahmadinedjad, le virus H1N1, Katrina. Bref, beaucoup d’aleas ayant pulvérisé le sentiment de sécurité immuable dont semblaient jouir les USA. Et raviver les braises du survivalisme urbain, né dans en pleine guerre froide, au début des années 60.

Les Fallout Shelter, c’est ainsi que l’on nommait ces abris antiatomiques envisagés par le gouvernement US au plus fort de la guerre froide contre la Russie, dans lesquels un maximum d’américains auraient du s’abriter si les bombes avaient pété. Pour vous remettre dans l’ambiance, un petit extrait des educational videos réalisées pour l’occase.

Les fans de Lost auront immédiatement trouvé de troublantes similitudes avec l’univers de la série, et pour cause : de l’architecture du hatch aux vidéos de la Dharma, les emprunts sont tellement nombreux qu’il constituent plus qu’un hommage esthétique (pour achever de vous convaincre, regardez ces rations de survie au look si dharmanien). Lost est un hymne à l’übersurvivalisme – menaces extérieures, de tous lieux, et de toutes époques.

Si le survivalisme ne s’est jamais éteint, il a navigué au fil des décennies à travers tout le spectre politique américain. En pleine guerre du Vietnam, dans les années 70, il se gauchisa. Les survivalistes d’alors étaient des “retreaters”, déserteurs libertaires préférant la vie into the wild à l’incorporation dans l’armée ou à la béatitude hippie (on vous épargne “Let The Sun Shine In”).

Dans les années 80, le mouvement flirta avec les conspirationnistes pour ne plus jamais vraiment les quitter. Le survivalisme et le conspirationnisme sont des fuck friends qui s’engueulent parfois au lit. Leurs versions diffèrent notamment sur le 11 Septembre. Le survivaliste croit volontiers qu’un avion s’est écrasé sur le Pentagone, c’est bien pour cela qu’il construit un abri antiatomique dans la cave depuis deux ans.

Le survivaliste des années 2000 n’est plus un “retreater”, ce n’est plus un baba, c’est plutôt un “prepper” (celui qui se prépare), et fort est à parier qu’il possède sa carte de la National Rifle Association. Le mouvement bénéficie largement de l’actualité, et ratisse aujourd’hui dans toutes les pages du journal. Et depuis la crise récente, durant laquelle plus d’un million d’américains perdirent leur maison, la perspective de mettre en conserve des aliments pour survenir à ses besoins alimentaires devient moins saugrenue qu’il y a vingt ans.

Revenons à Jack. Son podcast video, “The Survival Podcast“, est destiné à apprendre à l’américain concerné comment devenir un survivaliste exemplaire. Le slogan de son site : “Vous aider à vivre la vie que vous désirez, si les temps deviennent durs, ou pas”. Aux frontières du hobby (le bon survivaliste jardine, bricole, et même cuisine pour parvenir à son objectif) et de l’action politique, les démonstrations attirent des commentaires reconnaissants, et même quelques précisions techniques de collègues zélés.

Ici, Jack endosse à nouveau sa casquette et son tshirt aux insignes du show pour vous expliquer comment concevoir des seaux de nourriture longue conservation. Le surpoids gaillard de Jack nous fait quand même douter de la pertinence de ses conseils nutritionnels.

Sur le Net, une galaxie de sites gravitent autour du survivalisme. Car aux Etats-unis, il existe même des économies autour de l’action exo-économique.
Avant de remplir vos étagères de conserves, vous pouvez devenir tout d’abord un bon gestionnaire de rations, grâce au Deyo Food Storage Planner,  logiciel de gestion de ressources, qui vous est proposé en téléchargement gratuit après vous avoir fait subir un laïus fort alarmiste sur les catastrophes climatiques actuelles et leurs répercussions sur le prix des aliments.
Quand vous saurez ce que les Oreos vont prendre dans la gueule par paquet d’ici à deux ans, vous rigolerez moins.

Une fois votre planning alimentaire sur cinq ans achevé, vous pouvez enfin acheter les provisions, à travers ces sites spécialisés, qui rivalisent de typos effrayantes et de noms dignes d’un programme de Planète No Limit : Deep Creek Survival, Survival Acres, Nitro Pak ou Storable Foods.
Vient ensuite le problème de l’abri, car vous faire pulvériser par un missile en mangeant votre yaourt en poudre réduirait votre travail à néant.

Vous avez la possibilité de la jouer bricoleur, et de faire de vos week-ends un moment convivial de construction en famille. Le site Underground Bomb Shelter vous prodiguera les meilleurs conseils pour fabriquer votre propre petit chez-vous sous-terrain.
Mais pour les plus bourgeois d’entre vous, sachez que des solutions 4 étoiles existent désormais. Le survivaliste fortuné pourra allier prévoyance et confort. 200m2, super téléplasma, et porte blindée qui rebutera le plus véloce des zombies.

http://www.youtube.com/watch?v=TZdhNvUwwT4

La vidéo du chantier, sorte de “MTV Cribs !” post-apocalyptique, nous glace les sangs sur une simple constatation. Cette frange du peuple américain, certes minoritaire, aura renié toute les valeurs qui lui ont été transmises – la confiance en l’Etat, le sens du combat, la nécessité d’un tissu social, l’espoir en de meilleurs lendemain – toutes les valeurs, sauf une : l’absolue nécessité d’un confort électroménager. Let the sun shine in.

  • Par Sylvain le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    J’adore son tablier Stars and Stripes, ça montre qu’il peut même, dans le pire des cas, se mettrr à faire la cuisine (des saucisses).

    Sinon, je veux pas faire le puriste, mais un zombie est rarement véloce. Je sais ça faisait moins bien “le plus véloces des infectés”. OSEF.

    Par Henry Michel le : 15.02.2010

    “plus véloce” ne veut pas dire véloce en valeur absolue. On peut être le plus véloce des escargots.

    Par Sylvain le : 15.02.2010

    En plus je savais que tu répondrais ça. C’est de la mauvaise fois !

    Par Henry Michel le : 15.02.2010

    Et puis sauf erreur y’a certains films (genre zombieland ou dawn of the dead) ou les zombies sprintent comme des salopes (mais je ne suis pas spécialiste du genre – zombie, pas salope)

    Par Nora le : 15.02.2010

    à la base, un zombie, ça ne court pas. aucun puriste ne fera courir un zombie. JAMAIS.

    Par Flow le : 15.02.2010

    Ben ils courent comme des s. dans 28 jours plus tard et c’est un sacré film de zomb’ quand même…

    Par jahrynx le : 15.02.2010

    Dans 28 jours plus tard, ce sont des infectés, c’est un virus… Ce ne sont pas des zombies!
    Pour plus d’info (en anglais) Simon Pegg (auteur de Shaun of the dead) qui explique le pourquoi (en relevant l’erreur de la série dead set) http://www.guardian.co.uk/media/2008/nov/04/television-simon-pegg-dead-set

    Par Scartio le : 16.02.2010

    Booonjour. Mon premier message sur BBB, je suis ému aux larmes. Et donc avec un bref rappel : cette petite et immortelle vidéo des messages à caractère informatif.

    http://www.youtube.com/watch?v=hBD8l5rOa8Q

    Comlme quoi on avait pas attendu la Fox pour se foutre de la gueule des spécialistes des fallout – excellent jeu des 90′s finissantes, au demeurant, avec des socprions géants qui tapaient dur.

    Par Louis le : 16.02.2010

    putains de scorpions, ouais, au lv1 ils étaient vraiment trop coriaces sans Ian!

  • Par Eric le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    Nan mais tu peux pas mêler Lost à tout ça, le plus flippant que truculent juge Napolitano, la toujours très objective Fox, tout ça… OK j’admets, y a des ressemblances mais je suis contre.

  • Par alphoenix le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    Contrairement à d’autres réactions plus “intellectuelles” aux changements actuels, ce néo-survivalisme me semble la solution impulsive, celle du cerveau reptilien diraient-ils dans Detective. Face au danger, je me replie, je me protège. Dans cette attitude transparaît automatiquement une haine de l’autre poussée par une crainte de l’autre.
    Et dire que ces gens sont ceux qui sont souvent le moins en danger.
    Tout ça rend mon lundi bien moins commode. J’hésite entre être complètement aventurier et donner mon code de CB sur Chatroulette et m’enterrer sur MSN et ne retrouver contact qu’avec mes historiques…

  • Par Josh P le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    La dernière remarque de cet excellent billet évoque une idée très intéressante : si désastre planétaire il y a, ce ne seront pas les plus forts, les plus beaux ou les plus intelligents d’entre nous qui survivront, mais les plus cons. Darwinism fail.

    Par Louis le : 15.02.2010

    Darwin n’a jamais considéré que sa théorie pouvait s’appliquer au genre humain, puisqu’il est doué d’amour.
    Si Darwinisme il y a, alors ce ne sera que pour les animaux.

    Tu le sens, là, mon gros enthymème?

    Par vinz le : 15.02.2010

    Conclusion encore plus drôle (mais effrayante) que celle de Mister Michel !!

    Par Henry Michel le : 15.02.2010

    Mister Michel, ça fait un peu chanteur de zouk quand même.

    Par vinz le : 16.02.2010

    c’est pas faux …

    Par Jruik le : 17.02.2010

    Petite précision, l’illustre phrase de Darwin “survival of the fittest” est souvent mal comprise, ce qui me semble être le cas ici.

    Ce n’est pas le plus “fort, le plus beau ou le plus intellingent qui survit mais bien celui qui c’est le mieux adapté (d’où “survie du plus apte”). Si les cons survivent, c’est que les cons ce sont le mieux adaptés à notre monde…

    C’était la minute pédante sur BBB.

  • Par uberVU - social comments le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    Social comments and analytics for this post…

    This post was mentioned on Twitter by bienbienbien: Billet : Vivra bien qui vivra le dernier http://tinyurl.com/y9t536g

  • Par Antony le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    “Cette frange du peuple américain, certes minoritaire, aura renié toute les valeurs qui lui ont été transmises – la confiance en l’Etat, le sens du combat, la nécessité d’un tissu social, l’espoir en de meilleurs lendemain”.

    C’est une description plus juste du citoyen français que du citoyen américain. Traditionnellement, l’Etat Fédéral est toujours perçu comme menaçant et centralisateur, un obstacle à la réalisation de la société harmonieuse. Il y a toujours eu beaucoup de défiance envers “Washington” dans l’amérique profonde, voire aussi sur la côte ouest et le sud. Le midwest aussi. Hum partout.

    Quand à la nécessité du tissu social, il faut voir que les américains sont un peuple de pionniers, qui reconnait plus la légitimité de micro-sociétés que de “la” société. C’est Tocqueville qui parle d’ailleurs d’une démocratie sans société.

    Ce genre de réaction de repli sur soi est typiquement américain (se rappeler l’isolationnisme, la guerre de secession, etc).

    Par Chocopanda le : 15.02.2010

    Je ne suis vraiment pas d’accord. Il ne faut pas confondre la “défiance envers Washington”, c’est à dire le gouvernement, et l’État. Le peuple américain avait clairement confiance en “les Etats-Unis d’Amérique” et c’est de cette perte de sentiment de sécurité puis de confiance qui entraîne cet oubli des valeurs citées par HM.
    Et puis je pense que de leur statut de “peuple de pionniers”, ils reconnaissent bien plus la légitimité de la mixité que celle des microsociétés.
    M’enfin après je ne suis pas expert hein, mais ça me semble juste. ;)
    Oh ! et bien entendu, ce repli sur soi n’est en rien, mais alors en rien, typiquement américain.

    Par Henry Michel le : 15.02.2010

    Vous avez tous les deux raisons en fait – quand je dis Etat, c’est une maladresse, je ne parlais pas d’Etat fédéral mais bien de Nation (lapsus franco-français). Et la confiance en la Nation n’est même pas un choix aux Etats-Unis, c’est un devoir.

    Par Chocopanda le : 16.02.2010

    Je m’disais bien qu’il y avait un truc dans ce goût là.

  • Par Scotch le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    en fait, la vrai nouveauté, et elle est bien dite ici, c’est la nouvelle exposition donc bénéficie ce courant (si on peut appeler ça un courant)

    parce que le côté “j’en m’enterre dans l’abri avec la bière et les corn flakes Dharma..”, bon, c’est pas nouveau non plus
    Je pense aux illuminés post Hiroshima (pas si illuminés finalement) ou même les sectes à la con qui nous rejouent apocalypse now (ou bientôt now) à chaque mouvement de lune

    et puis c’est pas si américain que ça non plus: la peur du lendemain, le repli identitaire, l’éclatement des tissus sociaux, le flippe spirituel, la mort de Carlos (big bisou mon cochon)….tout ça, c’est des thèmes qui investissent chaque société, la nôtre en premier

    La preuve en image les mecs: http://www.youtube.com/watch?v=hBD8l5rOa8Q

  • Par Dexter le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    Merde ! et moi qui croyais que le survivalisme c’était ça : http://dsc.discovery.com/fansites/manvswild/manvswild.html

    Par Bear le : 16.02.2010

    J’adore ce type ! Toujours aussi excellent dans le “je suis dans la merde mais je m’en sors quand même alors que c’est très dur vous avez vu je sais tout”.

  • Par Antoine le : 15.02.2010 repondre au commentaire

    Better Buyer Beware
    http://survivalacres.com/bbb.html

  • Par Romain le : 16.02.2010 repondre au commentaire

    Ok, Henry Michel, t’as gagné, t’es le premier de nous deux à avoir écrit un article sur Lost dans BBB. Je me retire, bon perdant.

  • Par franz le : 22.02.2010 repondre au commentaire

    je me permet une petit commentaire de téléspectateur US. Attention à ne pas confondre la FOX (chaine de divertissement neutre) et FOX NEWS (chaine palino-conservativo-abjecte). Ces deux chaines font partie du même groupe mais ont des politiques rédactionnelles radicalement différentes.

  • [...] qu’Obama n’est pas né aux USA, donc inéligible, donc illégitime), des survivalistes (Tous aux abris) des Oath Keepers (persuadés que l’Etat fédéral construit des camps pour enfermer les [...]

  • [...] qu’Obama n’est pas né aux USA, donc inéligible, donc illégitime), des survivalistes (Tous aux abris) des Oath Keepers (persuadés que l’Etat fédéral construit des camps pour enfermer les [...]

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