Et si Morandini était l’avenir du journalisme

La presse 2.0, moi, ça me brandingue

Par David Carzon

Qui va sauver la presse ? Pas les journaux traditionnels qui cherchent leur modèle économique. Pas les pure-players qui doivent faire leurs preuves. Les journalistes peut-être, s’ils acceptent de se vouer au culte du “personal branding”. Et pourquoi pas de rendre leur carte de presse.

eyesontheroad

Bakchich est dans la merde. Ce site qui a été dans les premiers à tenter le pari du pure-player d’infos et d’investigation, pourrait être placé en redressement judiciaire cette semaine, une décision synonyme de dernière chance avant de fermer boutique, ce qu’on ne souhaite évidemment pas (surtout mon ami Renaud Revel qui sait à chaque instant être doux avec les faibles et dur avec les forts). En cause : un nombre d’abonnés insuffisant, des revenus publicitaires en baisse et un hebdo papier lancé à la rentrée qui n’a pas rencontré le succès espéré. Faudra-t-il attendre un mort avant de créer les conditions d’un nouveau marché de l’information ? C’est à craindre.

Si des sites comme le gratuit rue89 (qui a multiplié les sources de revenus) et le payant Mediapart, aux modèles économiques divergents donc annoncent qu’ils vont bientôt être à l’équilibre, ce n’est qu’une première étape avant de devenir rentables et surtout pérennes. Situation similaire pour les sites des journaux traditionnels qui occupent le terrain du web sans avoir trouvé la formule magique pour passer d’un modèle économique à un autre. Point commun, tous pensent développer une partie payante, sans savoir exactement pour quelle type d’infos ou de services liés l’internaute sera prêt à payer. Il paraît même que l’avenir est au micropaiement. Libé.fr est passé en partie payant et on attend ses premiers chiffres du nombre de ses abonnés. Beaucoup d’incertitudes encore donc.

Alors si les journaux en ligne ne sont pas prêts à sauver la presse, qui va le faire ? Les journalistes ? « Que se passerait-il si les 50 meilleurs journalistes du New York Times quittaient le quotidien de la 8e Avenue et créaient leur propre entreprise de presse, sous la forme d’un site Internet ? » Cette question posée par Michael Arrington, de TechCrunch, est l’attaque d’un papier de Xavier Ternisien dans Le Monde du 26 septembre pour illustrer sa théorie sur le concept de « personal branding » appliqué au journalisme.

Ancien mufti de la presse pour tout ce qui touchait à l’Islam de France, Xavier Ternisien est devenu le Prophète du web français : on lui doit l’expression des forçats du net qui sert à qualifier les soutiers du journalisme sur l’internet. On lui doit désormais d’avoir posé le débat à propos du journalisme de demain où la réputation sur le web ferait partie intégrante de la stratégie de carrière pour passer du print à un média online : le journalisme n’aurait presque plus besoin d’une entreprise de presse et ferait mieux de se préparer à créer ses propres niches. Et de citer des personnalités comme Jean-Michel Apathie et Jean-Marc (beurk)Morandini qui profite à plein de leur notoriété en ligne.

En ramenant à l’échelle de la France, on se rend que la mutation française ne se joue pas que sur des noms de journalistes, mais bien sur des titres. Xavier Ternisen cite le cas de Politico aux Etats-Unis, créé par des journalistes politiques très connus, sans regarder ce qui existe déjà ici. Reposons la question de départ de manière un peu différente et tâchons d’y répondre.

« Que se passerait-il si les meilleurs journalistes de Libé quittaient le quotidien de la rue Béranger et créaient leur propre entreprise de presse, sous la forme d’un site Internet ? » Ben, ça pourrait donner Rue89.

« Que se passerait-il si les meilleurs journalistes du Monde quittaient le quotidien du boulevard Auguste Blanqui et créaient leur propre entreprise de presse, sous la forme d’un site Internet ? » Ben, ça pourrait donner Mediapart.

« Que se passerait-il si les meilleurs journalistes de 20 Minutes quittaient le quotidien du boulevard Haussmann et créaient leur propre entreprise de presse, sous la forme d’un site Internet ? » Ben, ça pourrait donner Slate.

(NLDRBBB : je n’aime pas beaucoup le terme de « meilleurs journalistes » qui renvoie à une notion de subjectivité et de hiérarchie, j’aurais préféré celle de «journalistes reconnus »)

Ben oui, oh surprise, il y a déjà de tels exemples en France. Des sites lancés avec des noms de journalistes pas forcément connus (hormis Plénel ou Colombani) du grand public (et souvent lourdés par leur employeur), avec pour priorité, non pas de jouer sur la réputation online de ses créateurs, mais d’inventer de nouveaux espaces de journalisme. Car aujourd’hui, toute tentative solitaire pour migrer sur le net sur la seule réputation d’un journaliste serait quasi vouée à l’échec : Barbier sans l’Express, Apathie sans RTL ou Canal +, ne représenteraient qu’eux-mêmes. Qui paierait aujourd’hui pour des éditos de Christophe Barbier ? Et on attend toujours le projet PPDA.

La vraie conclusion, c’est ce que le seul qui joue à plein la carte de « personal branding » pour créer des médias et faire de l’argent et qui donc vient appuyer la démonstration de Xavier Ternisien, c’est Morandini. Mais bon, ce n’est pas du journalisme. Et ça ne donne pas envie. Hein, ça ne donne pas envie Monsieur Ternisien ?

(photo CC by flickr / Eyesontheroad)

  • [...] This post was mentioned on Twitter by david carzon, Sylvain Paley. Sylvain Paley said: RT @davidcarzon: chez BBB : la presse 2.0, moi, ça me brandingue http://bit.ly/46nG11 [...]

  • Par Sylvain le : 09.11.2009 repondre au commentaire

    En parlant du “branding” des journalistes, ça me fait penser à (un tweet d’un type qui live-tweetait) une conférence d’une journaliste américaine au Celsa, où elle disait, à propos des journalistes aux US : “No blog, no job”.

    Constructif, merci, je sais.

    Par phil le : 10.11.2009

    Et NO BLOW JOB non plus ? Pffff

  • Par Pascal le : 09.11.2009 repondre au commentaire

    “Meilleur” et “Journaliste” dans la même phrase ça fit mal au cul, les gars. Au mieux dans le papier ils sont à la solde des chefs de pubs et des petits cadeaux et si le cul il est pas bien léché, le papier il est pas bien torché. Ce qui tue (ou à tué) la presse c’est que le mec qui lit le journal, il est pas aussi con qu’on veut bien le croire.

    Par phil le : 10.11.2009

    Vous m’enlevez les mots de la bouche (oui, tout le monde ne se tutoie pas sur le web)

  • Par Da Scritch le : 09.11.2009 repondre au commentaire

    Petite pensée à Nolife http://www.nolife-tv.com/ , fondée par des anciens de Game One, en difficulté pour cause de position monopolistique de l’étude MédiaCabSat qui ne comptabilise que les chaines diffusées sur le Cable et sur CanalSat, en oubliant les 8 millions de foyers qui regardent la tv via l’ADSL. Médiamétrie va enfin calculer les chaines ADSL, donc Nolife va enfin avoir droit à la publicité, mais cela risque d’être 3 ans trop tard.

    En attendant, Nolife tente un modèle original : la chaine tv gratuite sur la TVoIP, financée par les abonnements du site web.
    Hier, Sébastien Ruchet s’est adressé à son public, avec comme toujours une franchise désarmante : http://www.nolife-tv.com/online-8580

  • Par Louis le : 09.11.2009 repondre au commentaire

    Moi j’dis, un titre comme ça, on l’encadre.

    Quant à la question “Qui va sauver la presse?”, je crois qu’on touche là au même phénomène que tout le reste de la culture. Parce que finalement, si la PQR se porte moins mal que les nationaux, c’est aussi parce qu’à Monbazillac, on se fout pas mal des cérémonies du 20e anniversaire de la chute du mur, de l’EPAD, du G20 et de Lyon-Marseille. Et tant que les journalistes (parisiens) ne décentraliseront pas un peu leur information au-delà de la petite couronne, alors 50 millions de citoyens continueront à se foutre de tout et à voter pour çui-là qui gueule le plus fort à la télé, et à aller voir le sosie officiel de Johnny qui passe à la salle communale de Sarlat-la-Caneda.

    Faudrait que tous ces journalistes (parisiens, et tous ceux en province qui tentent de les imiter) se rappellent que leur métier, ce n’est pas paraphraser une dépêche AFP (ou un article BBB), que leur métier n’est pas de discuter entre eux bien au chaud devant leur ordi à surveiller ce qui se dit sur twitter, qu’être embedded à une conférence de presse officielle c’est même pas digne d’un stagiaire.
    Faudrait qu’ils se souviennent qu’ils ne valent pas mieux qu’un flic ou qu’un ouvrier, qu’eux aussi doivent faire le pied-de-grue des heures durant pour faire leur boulot, qu’une enquête ça peut être épuisant et risqué, qu’ils arrêtent d’être aussi complaisants et de s’autocensurer autant, bref, qu’ils en chient comme tout un chacun, qu’ils prennent des risques, c’est pour ça qu’ils ont choisi ce métier, je crois.

    Alors me direz-vous, c’est presque ce que David expose et qui marche pas. C’est vrai. Pour l’instant. Mais une confiance ruinée de 30 ans, ça ne se rachète pas en 3 ans, tout relatif soit le temps-internet, et je suis désolé pour Bakchich qui paie les pots cassés de Libé, Charlie, Figaro et les autres.
    Et on ne peut que soutenir toutes ces tentatives lancées solitairement ou collectivement qui finiront par aboutir à une nouvelle variété de journalistes, tant pis si Morandini est dans le lot, qui verront que New-York n’est pas voisin de Nanterre.

  • Par xmas gifts le : 09.11.2009 repondre au commentaire

    Its not at all better for country if the journalism fail to perform its duties. Every newspapers need do their job honestly to develop the coutry and contribute to it.

  • Par Ici ou Ailleurs le : 09.11.2009 repondre au commentaire

    Je suis surpris de voir qu’@rrêt sur Images ne soit pas cité, omission également fréquente de la part de la presse papier, et dont BBB n’a pas le monopole.

    Pourtant, chez @SI:
    - ils emploient des journalistes,
    - sont rentables sans publicité mais plutôt grace au soutien du lectorat abonné (env. 40 000 pers),
    - ont une ligne déontologie qui n’approche ni le “journalisme d’égout” pas plus que le “branding”,
    - ça leur arrive de lancer des buzz (ex Mme Morano qui joue à GTA après l’avoir condamné),
    - et leur information est de qualité, au sens où le niveau d’objectivité est dans le haut de la fourchette.

    Bref, je me trompe peut être, mais n’est ce pas un exemple d’un journalisme adapté web 2.0 bien réél ? l’impression que ça me donne, c’est que pendant que tout le monde crie à l’incendie, et se tord le cerveau avec des grandes phrases comme “on doit repenser le métier de journalisme”, d’autres agissent tout simplement, et font leur boulot.

    ps: je ne considère pas non plus @SI comme l’idéal. Tout à fait d’accord avec Louis et Pascal sur le fait qu’en prenant
    1/ des risques
    2/ moins les gens pour des cons

    tout ça cesserait de geindre et marcherait bien mieux. Mais c’est mon avis de non professionnel, peut être je me trompe.

    Ici ou Ailleurs

    Par Ici ou Ailleurs le : 09.11.2009

    Et juste parce que ça me démange, je rajoute un mot.

    L’homme aime bien qu’on lui chatouille ses bas instincts. Que les idées faciles et soumises à l’idéologie moderne se monétisent très bien n’est pas une nouveauté, et le journalisme n’en a – malheuresement – pas le monopole.

    Et le combat de ceux qui cherchent à alimenter la part la plus noble de l’humain, ce combat est rare, difficile et peu reconnu. Rien de nouveau là non plus.

    Que BBB se concentre sur le 2° m’ira personnellement très bien, et que moins de place soit accordé à ce pauvre Morandini serait une sage initiative.

    Ici ou Ailleurs

    Par david carzon le : 09.11.2009

    oui j’aurais pu (dû même) citer @SI aux côtés de Medipart. Mais si je suis d’accord avec tout ce que tu peux souligner, ce modèle demande à faire ses preuves sur la durée. Mais il est vrai que pour le coup, Schneidermann fait jouer sa notoriété pour faire vivre son site.

    Par rom le : 09.11.2009

    J’ajouterai qu’avant le lancement d’ASI, Schneidermann a fait un truc tout “con” : il a demandé à ses lecteurs (potentiels) s’ils étaient intéressés.

    Par Louis le : 09.11.2009

    Euh, David, j’ai du mal à comprendre ce que tu entends par “faire ses preuves sur la durée”.
    Je veux dire, est-ce que les modèles de mediapart ou de de rue89 ont plus fait leurs preuves sur la durée que celui de @si ?

    Par David Carzon le : 09.11.2009

    Non, pour moi ni les uns, ni les autres. Tout cela tient encore un peu de la survie. Les choses sont tellement mouvantes qu’il en faut peu pour basculer d’un côté ou de l’autre. Les assises sont encore fragiles, mais plus le temps passe, plus ils se renforcent c’est sûr. J’espère.

  • Par Luc le : 09.11.2009 repondre au commentaire

    Je crois que Monsieur Jean-Michel Aphatie n’aime pas voir son nom être ecorché.

  • Par anto_l le : 10.11.2009 repondre au commentaire

    Niveau presse écrite, le lancement du quotidien portugais “i” pourrait préfigurer une sorte de nouveau modèle, à base d’innovation forcenée… >>http://bit.ly/2cz7ie

  • Par Jean-Pierre le : 10.11.2009 repondre au commentaire

    Salut David, si l’on doit à Xavier Ternisien l’expression des forçats, on te doit celle des soutiers de l’infos (avec antériorité, oui monsieur) http://vanb.typepad.com/versac/2007/09/pourquoi-le-blo.html

    Ces denières années, mois, jours, on n’a que trop assisté aux pseudos “biz models” des différents journaux qui n’arrivent pas à intégrer la modernité du web et souhaitent encore (quelle hérésie) vendre la pub numérique au prix du papier. Sans succès, il va sans dire.
    Pour Bakchich, tu n’es pas sans savoir que la pub ne vient pas immédiatement pour le lancement d’une publication qui ne caresse pas dans le sens du poil (et/ou n’a pas de jolies nanas en couv’ et pages intérieurs). Le principal problème de la version papier est qu’il n’est pas connu des foules potentiellement acheteuses, sauf par le microcosme journalistico-politico-intello (oserai-je rajouter parigo ?).

    Pour le journalisme, je ne sais pas si le personal brandingue, mais ça serait bien que, question liberté de la presse, on fasse aussi bien que le Surinam l’année prochaine ;-)) http://www.rsf.org/fr-classement1001-2009.html

  • Par matiu le : 10.11.2009 repondre au commentaire

    la réponse tiens en 2 mots : Canard Enchaîné.
    La preuve par 95 (ans d’existence, et des comptes toujours dans le vert..) que le journalisme, lorsqu’il se tiens RIGOUREUSEMENT à l’écart de la publicité, des connivences politiques, et de tout star sytsème, peut très bien sortir des infos quoi tabassent méchament (ils n’ont presque jamais perdu un procès…), et même se payer le luxe de faire des jeux de mots en plus, dans ses titres.
    Après, on peut discuter, il n’y a peut-être pas la place pour 15 “canards enchaînés” en France (quoi que, en locale, ca pourrait se discuter, justement…) et pour faire bosser tous les journalistes de France… mais bon… ca pousse à rélfléchir, peut-être, non?

    Par matiu le : 10.11.2009

    Edit à mon propre commentaire :
    je me suis laissé emporté, j’avais pas fini, parce que du coup je ne réponds pas à la question de la presse2.0 :
    ce que je voulais dire, c’est que justement l’exemple du Canard Enchaîné qui refuse absolument de passer sur le web me semble révélateur : le web n’est pas un espace adapté pour du journalisme. C’est autre chose qu’il faut inventer là, la suite, l’après journalisme.
    Ca voudra dire effectivement laisser tomber la carte de presse, et surtout toute la prétention qui va avec le “métier”, arrêter d’avoir une érection à chaque fois qu’on se présente à quelqu’un en disant “moi, je suis journaliste”… personellement j’ai arrêter le métier justement parce que sur la fin j’avais plutôt honte, en me présentant, de dire que j’étais journaliste…
    Donc ceux qui arriveront à gagner leur vie en écrivant sur internet ne doivent surtout pas, jamais, se prétendre journaliste.
    Ou alors, comme ASI, miser sur des niches thématiques ultra-limitées.

    Par Bruno le : 10.11.2009

    Tout a fait d’accord, il faut que les journalistes soit indépendant du système ( politique et donc publicitaire) et répondent aux besoins de lecteurs.
    D’autre exemples que le Canard et ASI : Fluide Glacial, Que Choisir, Siné Hebdo.
    Il est vrai que pour démarrer il vaut mieux un positionnemenl clair et une locomotive parmis les journalistes. Certains peinent car il ne savent pas faire le choix entre lecteurs et publicité. Un conseil, supprimez la pub, faites de la qualité et non de la m.. en quantité.

  • Par Thibault le : 10.11.2009 repondre au commentaire

    Il est intéressant de constater que cette analyse ne s’applique bien évidemment pas qu’à la France, et que les Pure players peinent effectivement à trouver un modèle économique viable.
    Pour preuve, la fermeture il y a quelques jours du site des “meilleurs journalistes d’El Mundo”, Soitu, faute de financement…
    Pourtant, côté innovations, le pure player espagnol était à la pointe !

  • Par Kevo42 le : 13.11.2009 repondre au commentaire

    Aux exemples cités ci-dessus, on peut rajouter les journalistes de Gameblog.fr, qui faisaient partie de l’ancienne rédaction de Joystick / Joypad, sont partie lors du rachat, et ont monté leur site web, qui semble-t-il marche très bien.

    Personnellement, c’est en faisant des recherches sur ces journalistes que j’ai connu ce site, donc je pense que la réputation joue effectivement un rôle dans la création d’un nouveau site d’information.

  • Par Emphyrio le : 10.08.2010 repondre au commentaire

    Ils y a des journalistes au 20 minutes?! Vraiment?

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