Would you poke if i sent you a poke?

Une brève histoire du poke

Par Vincent Glad

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Un monument culturel s’effondre et nous regardons ailleurs. Dans l’indifférence générale, le poke Facebook, star des années 2007-2008, sombre dans l’anonymat. Bientôt, il ne sera plus qu’une fiche Wikipedia entretenue par quelques nostalgiques gardiens du temple. Et rejoindra le cimetière des sacrifiés de la modernité où reposent paisiblement le be-bop et le chien Lycos.

Entretenant la flamme, BienBienBien rend un dernier hommage au poke en revenant sur sa courte histoire.

2004: Lancement de Facebook et du poke

Il semble bien que le poke ait été lancé dès le début de Facebook aux Etats-Unis. Immédiatement, le mystère plane autour de ce doigt tendu baptisé “poke” ce qui veut tout dire et rien dire en anglais. Facebook joue le mystère: “Nous avons autant d’idées que vous sur ce que ça peut signifier. Nous pensions que ça pourrait être drôle de créer une fonction qui n’a pas de but particulier et de voir ce qu’il va se passer. Alors, laissez tomber, nous ne vous donnerons pas d’explications”. Les historiens devront un jour trancher: Mark Zuckerberg avait-il ou non une petite idée derrière la tête?

Printemps-été 2007: Les débuts de Facebook en France

Depuis plusieurs années, la France chiraquienne navigue paisiblement sur Copains d’avant (pour déprimer), sur Meetic (pour choper) et sur MySpace (pour pécho). Et puis arrive, on ne sait trop comment, Facebook dans une France revigorée par le chant victorieux de Mireille Mathieu le 6 mai place de la Concorde. L’été 2007 devient le “summer of love”, une période magnifique où les jeunes des beaux quartiers se pokent naïvement selon un schéma immuable: “je te poke, tu me pokes, on se maile, on baise”. Sans qu’on ait besoin de lui expliquer, la jeunesse française comprend que poker s’apparente à parler à un(e) inconnue au comptoir d’un bar. Une grande époque immortalisée par ce clip du groupe Penn Masala.

Automne 2007: Le retour de bâton

On estime qu’au-delà de trois plans cul en un mois, une jeune fille commence sérieusement à se poser des questions sur elle-même et sur le sens de la vie en général. Cette supraconscience féminine aura sonné le glas du “summer of love”. Le poke, geste magnifique et gratuit qu’on pourrait rapprocher du naturisme dans les festivals rock des années 60, devient au tournant de l’automne un geste crade et pathétique. Dans un Facebook français encore dominé par les fils de bonne famille, le poke commence à faire “boîte au bord d’une nationale en province”. Une impression confirmée par le fameux groupe “Enough with the poking, let’s juste have sex” qui substitue le cynisme à la naïveté. Dans la vie, quand disparaît le sexe, ne reste que le LOL. Ce qui explique la vogue du “je poke un pote”, résurgence du lancer de boulettes de papier au collège.

10 janvier 2008: Le poke, piège à clics pour blogs chiants

Les tops de fin d’année sont passés par là et Facebook domine invariablement les charts 2007. Le site est devenu un phénomène médiatique. Le 10 janvier 2008, le poke va connaître ce qui pouvait lui arriver de pire: dans un même geste, sur leurs blogs respectifs, Pierre Assouline et David Abiker s’émerveillent de l’ajout de “poke” au vocabulaire français. Assouline convoque le dictionnaire Collins anglais: “attirer l’attention d’un correspondant sans pour autant lui envoyer un message”. Abiker pousse plus loin la réflexion: “Le Poke, c’est peut-être un des tout premiers gestes virtuels sans équivalent, une sorte de stimulus inclassable, un mouvement affectueux et pas réel de socialisation virtuelle”. Derrière son ordi, mon père se dit “tiens, c’est marrant”.

10 mars 2008: L’arrivée du grand public

C’est à cette date qu’est lancé le Facebook version française qui va vraiment démocratiser l’outil en France. Le grand public, moins coutumier des réseaux sociaux, ouvre la voie à la tendance du poke désintéressé: ni-péchoage, ni-blague. Le groupe le plus emblématique de cette évolution est: “Toi aussi t’as rien compris au poke… mais tu pokes quand même…“. Triste évolution: le groupe compare le poke à “une variante de Pokémon”. La FAQ de Facebook n’est pas plus brillante: “Le poke peut être utilisé pour de nombreuses choses sur Facebook. Par exemple, tu peux poker tes amis pour dire salut”. Le “summer of love” est loin, très loin. Commence le “spring of kikoolol”.

Été 2008: Facebook enterre sa belle invention

Pendant l’été, la nouvelle version de Facebook est progressivement étendue à tous les comptes. Un bon point : les très intrusives applications passent désormais au second plan au profit du news feed. Un mauvais point : le poke est discrètement réduit à la portion congrue dans la colonne de droite de la “home”. Avant. Après. De deux lignes, le poke est passé à une seule, signe d’un inéluctable déclin. Sur l’outil Facebook Lexicon qui permet de mesurer la fréquence d’un mot sur les “walls” du monde entier, on remarque une baisse continue de l’utilisation du mot “poke” depuis le bel été 2007. Ayant enfanté un monstre devenu incontrôlable, Mark Zuckerberg a peut-être décidé d’enterrer sa belle idée. C’est triste mais c’est ainsi. Puisque même Le Havre est au patrimoine mondial de l’Unesco, BienBienBien propose de préparer un dossier de candidature du poke à l’horizon 2012.


Pas de mots cles pour ce post.

 

  • Par Fubiz le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    Pas cool pour le Havre ça :)

  • Par Gonzo le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    bien ouej le glad

  • Par chryde le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    Tu m’as pas poké en retour, salope. Je te plais plus ?

  • Par David Carzon le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    han la loose, tu te fais juste poker par tes collègues de BBB.

  • Par Bastien le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    très bon.

  • Par Thibaut le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    Zuckerberg avait deux cours principaux à l’Université : Informatique et Psychologie, et je suis certain qu’il a dû s’inspirer de son cours de Psychologie pour créer une fonction qui “ne veut rien dire” et qui permet justement une appropriation du dispositif “facebook” qui évite l’écueil du déterminisme technologique (qui se manifeste par contre en effaçant les comptes qui n’ont pas “un vrai nom” par exemple).

    Sinon l’article tue.

    Par barondegordon le : 02.02.2009

    je trouve votre commentaire superbe et peut-être est-il une explication de l’inexplicable!

  • Par Gunthert le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    Voilà ce qui s’appelle de l’histoire! Remerciements officiels de l’EHESS!
    Si tu pouvais nous en faire un ou deux comme ça tous les mois…

    Par Thibaut le : 05.01.2009

    Un commentaire du CELSA et un commentaire de l’EHESS à la suite, Vincent tu es vraiment de plus en plus pointu ;)

  • Par PankkypH le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    C’était donc ça, ce “poker” que je vois partout. A chaque fois je me disais que “le poker [pokère] c’est pas un verbe, ils sont cons ou quoi ?”

  • Par Régis le : 05.01.2009 repondre au commentaire

    Vive le Havre ! oué !

  • Par Fatback le : 06.01.2009 repondre au commentaire

    Juste comme ça, en passant:
    http://www.facebook.com/lexicon/index.php?q=sex
    C’est marrant, ça tombe pile sur mon anniversaire :)

  • Par Fatback le : 06.01.2009 repondre au commentaire

    Juste comme ça, en passant:
    http://www.facebook.com/lexicon/index.php?q=sex
    C’est marrant, ça tombe juste sur mon anniversaire :)

  • Par Julien le : 06.01.2009 repondre au commentaire

    Pour continuer dans la culture : Le centre-ville reconstruit du Havre (1945-1964) est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’Humanité par l’UNESCO depuis 2005. Son auteur, Auguste Perret, était le premier architecte à saisir l’intérêt constructif du béton armé au début du 20e siècle. Il a laissé son nom à deux tours, à Grenoble et Amiens (voir là : http://fr.googlesightseeing.com/2008/12/31/les-tour-perret/ )

    Par Guillaume le : 06.01.2009

    Le nom de jeune de fille de mon épouse est Perret… et quand je vois le talent bétonnier de son auguste homonyme, je me dis qu’il n’y a pas de quoi être fier (et désolé pour les havrais ainsi que les amienois).
    Je suis et demeure un utilisateur du poke Facebook ! D’ailleurs ma femme aussi… on se poke l’un l’autre dans notre intimité Facebookienne, alors qu’on ne se croise que furtivement à la maison à cause d’horaires de boulot à la con… Maintenant que j’écris ces lignes j’ai une subite envie de me pendre.
    Merci BBB pour cette tranche d’histoire, et ne me remerciez pas pour ma tranche de vie, c’est cadeau ;)

  • Par Oncle ppoche le : 07.01.2009 repondre au commentaire

    Nous utilisons, entre gens de bonnes familles, le terme poly pokette pour toutes ces filles d’un soir péchos grâce à ce merveilleux outil. Nous aussi nous avons bien compris depuis des mois que ce doigt tendu sentait du cul et nous l’avons utilisé à bon escient. Et vous croyez encore que Zuckerberg a créé Facebook par philantropie…

    Par Nora le : 07.01.2009

    “poly pokette” : j’adore.

  • [...] Une brève histoire du poke | BienBienBien [...]

  • [...] c’est le cap des 150 millions d’utilisateurs qui a été franchis. Et sont lot de soucis. Vincent a les siens, j’ai les [...]

  • Par dictionnaire le : 31.03.2009 repondre au commentaire

    Dommage il y avait pleins d’infos interessantes sur poke

  • Par Bulma76 le : 07.10.2009 repondre au commentaire

    Quel bel hommage rendu au Havre, je suis toute émue (une havraise qu’à rien compris à ce classement en patrimoine de l’Unesco!) Sinon, merci pour toutes ces précisions sur le poke, que par chance, j’utilise en son sens 1er :D

  • Par Rudy Turinay le : 19.10.2009 repondre au commentaire

    C’est toi le poke…

  • [...] te poke, tu me pokes, on se maile, on baise”, écrivait le poète à la fin des années 2000, prédisant du même coup la disparition de facto de la fonctionnalité [...]

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